Claude Rouget

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Georges Simenon à Tromsø

Simenon au début des années 1930

Georges Simenon (1903-1989) effectue au début des années 1930, ce qu'il appelle lui-même «ses apprentissages». Le personnage de Maigret n'existe pas encore, Simenon écrit le plus souvent sous un pseudonyme mais l'homme avide de connaître le monde sans intermédiaire, parcourt plusieurs continents pendant quatre-cinq ans et en rapporte de nombreux articles passionnants.

Le passager du Polarlys

Pendant l'hiver 1929-30, Simenon voyage avec sa femme à bord de l'Express Côtier jusqu'à Kirkenes, dernier port norvégien avant la frontière russe, alors hermétiquement fermée. De cette expérience, il rapporte les bases d'un roman: Le passager du Polarlys, qui parait en 1932 et est nommé pour le prix Renaudot. Peu importe que ce soit finalement Voyage au bout de la nuit de Céline, qui remporte le prix Renaudot cette année-là. Simenon connaît un peu la Norvège, et Tromsø, et c'est ce qui nous intéresse ici.

Pourtant, dans Le passager du Polarlys, on ne trouve pas grand-chose de son enthousiasme et de son expérience de Tromsø. Simenon cite bien le port, mais n'y fait aucun arrêt dans son livre.

Le Polarlys, en l'occurrence, ce pourrait être ce vapeur construit en 1912 pour la Compagnie des Vapeurs de Bergen, et utilisé comme Express Côtier jusqu'en 1952.

Vapeur Polarlys

Dans le roman de Simenon, le Polarlys vogue vers le nord:

«Déjà Tromsoë? s'étonna Petersen.
– Tromsoë, oui! Mais je jurerais qu'ils nous ordonnent de filer au large... Vous n'avez pas vu?... Attendez!... Ils recommencent... Trois blancs... Un rouge... Un blanc... [...]
     «Ils nous disent de stopper en rade. La passe est obstruée par un chalutier qui a coulé ce soir en plein travers...» [...]
     Tromsoë était là sur la gauche, derrière une ceinture de roches entre lesquelles la passe était juste assez large pour un vapeur de moyen tonnage. On devait s'agiter sur les jetées, autour de l'épave. On entendait le grincement d'une grue.

Voilà tout ce qu'on saura de Tromsø dans Le passager du Polarlys. Cependant, cette escale annulée bouleverse complètement les plans d'un criminel, justement passager du Polarlys...

Reportages sur la Norvège

Pour trouver des écrits plus substantiels sur Tromsø dans l'œuvre de Simenon, il faut lire les articles dont il est l'auteur pour Le petit journal en mars 1931 et pour Police et Reportage à l'automne 1933. Ce dernier hebdomadaire ayant disparu avant la parution de Pays du froid, il faut attendre 1976, quand Francis Lacassin publie cet inédit dans A la recherche de l'homme nu.

Dans les deux articles, on retrouve le même enthousiasme ces contrées apparemment froides et noires, mais dont l'hospitalité et l'ouverture sur le monde surprennent le jeune aventurier Georges Simenon. Ainsi dans Escales nordiques, Simenon écrit:

    Quand vous parlez à un Français de Tromsö, que vous lui dites que c'est à deux bonnes journées de paquebot au-delà du cercle polaire, dans les Lofoten, que la nuit y dure plus de trois mois chaque hiver, que la neige atteint la hauteur des toits, que les maisons sont en bois, que la seule industrie est celle qui découle du traitement de la morue et du phoque, qu'autour de la ville il n'y a que montagnes arides et que c'est là qu'une fois l'an les Lapons viennent se ravitailler, il murmure invariablement:
    – Ce que cela doit être lugubre!
    C'est pourquoi je voudrais vous avoir eu avec moi, quand j'ai abordé le quai de pilotis où un bateau était en déchargement. C'était le soir; cela n'a d'ailleurs aucune importance puisque aussi bien la même nuit glauque devait encore durer un mois.

Pardonnons à Simenon quelques approximations et exagérations, notamment sur la durée de la nuit polaire (à Tromsø le soleil est au-dessous de l'horizon du 20 novembre au 20 janvier). Globalement la description est fiable, de même que la suite de l'article:

Cinéma Verdensteatret

    Autour de nous, des montagnes blanches surgissant d'une mer couleur d'encre. Dans un creux, la ville, ses lumières, sa vie, ses rumeurs aussi intenses que celles de n'importe quelle cité. [...]
    Partout des lampes électriques puissantes, qui font scintiller la neige et donnent au décor quelque chose de féerique. Il n'y a pas d'heure pour dormir. A minuit, je trouverai les rues aussi animées que le boulevard des Italiens. [...]
    Une sonnerie grêle et continue m'intrigue. C'est un cinéma! On joue La ruée vers l'Or. Les places populaires sont à vingt francs et la salle est comble.
    La foule circule. Toutes les femmes portent – sur des bas de soie – des bottes en caoutchouc. Elles sont coquettes. Il y a de la bonne humeur et même de l'allégresse dans l'air.

Dans Pays du Froid, Simenon reprend les mêmes éléments et en une page au lieu de quatre dans Escales nordiques dépeint ainsi la plus grande ville du nord de la Norvège:

    Quel étonnement de trouver un quai inondé de lumière électrique, et la foule qui va et vient dans des rues mieux éclairées que les Grands Boulevards.
    De la neige, il y en a jusqu'aux fenêtres des maisons. Les enfants circulent en patins, les grandes personnes en skis ou en traîneau.
    Mais où est la tristesse du Nord? Tout le monde est gai. Le matin, en dépit de l'obscurité, les bureaux s'ouvrent comme partout, à la différence qu'on travaille à la lumière électrique. Et il y a une foule de bureaux. Il y a des banques. Que dis-je ? Il y a un théâtre où l'on joue une revue à grand spectacle.
    Les maisons sont en bois mais elles sont chaudes et confortables. Dans les magasins, je trouve les derniers disques de Paris, de Londres et de Berlin. Je compte trois cinémas qui sont déjà équipés en parlant et une affiche de Marlène Dietrich.
    Non, ce n'est pas triste. C'est féerique. Tout est blanc. Tout est illuminé. Et surtout, quand on se tourne vers la mer, on sent autour de soi, infinie, l'immense nuit du Nord.

Voilà! Il n'y a rien à ajouter. Simenon a tout dit!


Références bibliographiques
  • Assouline, Pierre. Simenon : biographie. Paris : Éditions Julliard, 1992.
  • Simenon, Georges. Le passager du Polarlys. (1932)
  • Simenon, Georges. Pays du froid. In «A la recherche de l'homme nu». Paris : Éditions UGE, collection 10/18, 1976.
  • Simenon, Georges. Escales nordiques. In «A la rencontre des autres». Paris : Éditions Christian Bourgois, collection 10/18, 1989.
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Liens externes

  Biographie de Georges Simenon, par Bernard Alavoine (Centre d'études Georges Simenon)

  Simenon au Cap Nord, par Baudouin Bollaert (dans Le Figaro)

  L'histoire du vapeur Polarlys, sur le site de Siri Lawson (en anglais)

© Texte: Claude Rouget (2004); © Photos: Collection du Fonds Simenon, Liège (portrait); Erica Restoften (cinéma); Carte postale du Polarlys: collection de Bjørn Milde