Claude Rouget

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Cora Sandel – de Tromsø à Paris

De Sara Fabricius à Cora Sandel

Affiche d'exposition sur Cora Sandel

Sara Fabricius, qui est-ce? Une jeune femme qui rêve d'être peintre mais qui devient écrivain célèbre par accident. Une Norvégienne de naissance, Française de cœur, mais résidant en Suède pendant 50 ans pour raisons familiales. Une romancière reconnue, mais qui se cache toute sa vie derrière le pseudonyme de Cora Sandel. Enfin une admiratrice et traductrice de Colette, mais vilipendée à cause même de cette traduction. Sara Fabricius/Cora Sandel est à maints égards une femme au destin paradoxal.

    Née à Kristiania (Oslo) en 1880, Sara Fabricius suit ses parents et ses frères pour Tromsø en 1893. La petite ville du nord donne à la fois des moments heureux et des situations pénibles à cette jeune fille timide et réservée.
    En 1905 elle quitte définitivement Tromsø et un an plus tard elle part à Paris, pour prendre des cours de peinture. Elle reste en France pendant 15 ans, surtout à Paris, y rencontre le sculpteur suédois Anders Jönsson avec lequel elle se marie en 1913. Quatre ans plus tard, Sara Fabricius Jönsson donne naissance à un fils, Erik. Petit à petit les rôles de mère et de maîtresse de maison l'obligent, contre son gré, à abandonner son rêve: la peinture.
    En 1921, elle quitte la France pour la Suède, où elle suit contre son gré son mari. C'est pourtant la rupture et un divorce difficile en 1922. A cause de son fils, elle reste pourtant à Stockholm où elle vivra – quoique difficilement – pendant cinquante ans de sa plume.

Jeune fille à Tromsø (1893–1905)

Sara Fabricius n'a qu'une dizaine d'années lorsqu'elle suit ses parents d'Oslo – ou Kristiania, comme s'appelait la capitale norvégienne à l'époque – pour Tromsø.

Domicile de la famille Fabricius 1893-1901

Sara aime la nature du Nord, mais s'adapte difficilement à la mentalité conservatrice de la petite ville au nord du cercle polaire. Le changement culturel est un traumatisme pour la jeune fille, qui rêve de Paris pendant de longues années.

Plusieurs de ses romans, entre autres le seul qui soit traduit en français, Alberte et Jacob, trouvent leur décor dans le Tromsø de la fin du XIXe siècle. L'image que donne Cora Sandel de cette bourgade petite-bourgeoise où tout se sait et se commente, et où le destin de la femme est de trouver un bon mari, n'est pas très flatteuse:

Alberte éprouve une vive antipathie pour toutes ces dames. Elles chérissent leurs enfants et en sont satisfaites, mais avec les autres, leur courtoisie est insidieuse, leur silence sournois et leurs paroles sont autant de pièges. Elle considère la jeune madame Bakke – qui est assise là, fraîche arrivée, et qui regarde autour d'elle avec des yeux émerveillés, et pense: «O ingénue, ô crédule. Toi aussi, tu deviendras, avec le temps, grosse et grasse: double menton, ventre lourd, le regard fourbe et la bouche menteuse; ou alors ton visage va-t-il se décharner et se creuser aux tempes et ta bouche flétrie s'ouvrir sur un large dentier, comme celle de madame Pio.»
    Etre de leur compagnie, assise avec elles autour de la table centrale et broder, tandis qu'elles échangent des sous-entendus au sujet de l'une ou de l'autre, en jetant furtivement des regards obliques pour éprouver les effets de leurs insinuations ou tandis qu'elles posent des questions dont elles n'ont que faire et n'attendent pas les réponses, se féliciter enfin, une fois partie celle qui est l'objet de leur attention: «Oui, on ne peut pas se tromper ma chère. Ce n'est pas pour dans bien longtemps, quand se sont-ils mariés?»
    Devenir leur pareille – finir comme ces vieilles dames qui ne se souviennent plus que de leurs couches.
    Ou bien se retrouver entre deux âges, à se morfondre comme Otilie Weyer, les sœurs Kremer ou Jonetta Evensen; être laissée pour compte parce que la vie n'a pas eu besoin de vous; n'avoir vécu qu'ici et savoir qu'on y passera le reste de ses jours qui s'enfuient l'un après l'autre; voir maman peut-être dans l'état de la vieille madame Weyer.
    Non, jamais, plutôt mourir... plutôt...

Peintre inconnue à Paris (1906 – 1921)

A partir de 1906, Sara Fabricius consacre près de 15 ans de sa vie à la peinture. Domiciliée dans le quartier Montparnasse à Paris pendant de nombreuses années, elle suit les cours de peinture de plusieurs écoles d'art, entre autres de la fameuse Académie Colarossi. Sara Fabricius était une grande admiratrice de l'impressionniste Paul Cézanne, dont on peut d'ailleurs mesurer l'influence dans les deux tableaux ci-dessous, exposés au Musée Perspektiv à Tromsø:

Tableaux de Sara Fabricius

Le tableau de gauche, ou plutôt la reproduction, présente une nature morte peinte par Sara Fabricius en 1917. L'original est conservé au Musée des Beaux-Arts de Tromsø. L'autre tableau (original) représente un autoportrait, probablement réalisé en 1913. Il semble par ailleurs que peu de tableaux de Sara Fabricius aient été conservés.

Dans le deuxième tome de sa trilogie, Alberte et la liberté, Sara Fabricius décrit abondamment le milieu artistique et cosmopolite de Montparnasse entre 1910 et 1920. Paradoxalement, si Sara Fabricius ne réussit pas à réaliser son rêve de devenir peintre, sa vie à Paris entre artistes et apprentis lui donne la matière à ce roman, signé Cora Sandel, et publié en 1931 à Oslo. Dommage qu'il ne soit pas (encore) traduit en français!

Journaliste, traductrice et écrivain

Malgré tous ses efforts, Sara Fabricius ne peut vivre de sa peinture, et commence dès son arrivée à Paris à écrire pour subvenir à ses besoins. De 1908 à 1911, paraissent plusieurs longs articles signés S.F. dans «Morgenbladet», un journal important publié à Oslo. Sara Fabricius y relate entre autres les fêtes du 14 juillet 1908, les grandes crues de la Seine en 1910 et le décès à Paris du grand écrivain norvégien Bjørnstjerne Bjørnson.

La francophone et francophile Sara Fabricius est aussi une grande admiratrice de sa contemporaine Colette. En 1910, elle découvre et dévore La vagabonde, paru à Paris la même année. Elle commence même une traduction du roman de Colette en norvégien. Le manuscrit est cependant refusé par l'éditeur norvégien, d'une part parce que Colette est à l'époque inconnue en Norvège, et d'autre part parce que la traduction de Sara Fabricius est au-dessous de toute critique, comme elle l'avouera elle-même quarante ans plus tard. En 1952, paraît enfin La vagabonde en norvégien... traduite par Cora Sandel, qui dote aussi le livre d'une préface. Mais la traduction est très mal accueillie par les critiques littéraires: trop influencé par le français, trop peu norvégien. Cora Sandel est déçue: elle ne traduira plus.

Alberte, une statue de Gunn Harbitz

La production littéraire de Cora Sandel est malheureusement peu connue en France. Ses nouvelles et ses romans ne sont pratiquement pas traduits. Alors que la trilogie d'Alberte (Alberte et Jakob, 1926; Alberte et la liberté, 1931; Seulement Alberte, 1931) a connu un énorme succès en Norvège, il faut attendre 1953 pour que paraisse enfin une nouvelle de Cora Sandel en français: L'enfant traduite par Marguerite Diehl et publiée dans la revue L'âge nouveau. Ce texte est repris dans une anthologie de 12 nouvelles norvégiennes éditée en 1991 par les éditions L'Elan. En 1991 parait aussi la version française d'un des principaux romans de Cora Sandel, Alberte et Jacob. Le traducteur Charles Aubry assure qu'ainsi se réalise «cet ancien vœu de Cora Sandel: voir vivre son livre en français».

Professeur de français à Tromsø

Sara Fabricius retourne, seule, à Tromsø en janvier 1922, pour la première fois depuis 1905. Son but: gagner sa vie comme professeur de français – et peut-être aussi mettre de la distance entre elle et son mari, dont elle divorcera quelques années plus tard. D'après les notes qu'elle a laissées, Sara Fabricius s'est plue pendant les six mois qu'elle a passés à Tromsø. Ses élèves ont, semble-t-il, aussi apprécié ce professeur, sincèrement passionné par la langue française.

Le 29 juillet 1922, un mois après son départ définitif du «Paris du Nord», paraît la première nouvelle signée Cora Sandel. Enfin s'ouvre une carrière de grand écrivain, profondément influencée par 12 ans à Tromsø et 12 ans en France...


Références bibliographiques
La vagabonde, de Colette
  • Sandel, Cora. Alberte et Jacob. Paris : Editions des Femmes, 1991 [1926].
  • Sandel, Cora. L'enfant dans «De Christiania à Oslo : 12 nouvelles norvégiennes». Nantes : Éditions L'Élan, 1991.
  • Colette. Omstreisfersken, traduction et préface de Cora Sandel. Oslo : Gyldendal Norsk Forlag, 1952. (La vagabonde en norvégien)
  • Øverland, Janneken. Cora Sandel – en biografi. Oslo : Gyldendal Norsk Forlag, 1995.
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Liens externes

  Cora Sandel et son livre «Alberte et Jacob»
présentés par les éditions des Femmes

  Cora Sandel
un article intéressant en anglais avec sa traduction (informatique)

  Perspektivet museum
(Tromsø) abrite une exposition sur Cora Sandel

  Le Musée des Beaux-Arts de Tromsø possède plusieurs tableaux de Sara Fabricius

Nature morte, de Paul Cézanne

  Tableaux de Cézanne
une source d'inspiration pour Sara Fabricius

  Biographie de Colette
l'une des femmes que Sara Fabricius admirait

© Texte: Claude Rouget (2005); Photo: Gunn Harbitz (Alberte)