Claude Rouget

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Roland Bonaparte à Tromsø

Une expédition scientifique sur les Lapons

Pendant l'été 1884, le prince Roland Bonaparte (1858-1924) mène une expédition en Laponie pour effectuer des études anthropométriques sur les Lapons. Pendant son court séjour (tout au plus six semaines) dans le nord de la Norvège, il prend plus de 400 photos, pour la plupart portraits de face et de profil de Lapons. Ces clichés sont aujourd'hui conservés au Musée de l'Homme à Paris. Les séances d'anthropométrie de l'expédition Bonaparte se concentrent sur quatre campements d'été de Lapons, de Boris-Gleb, à la frontière russo-norvégienne, jusqu'à Tromsdalen, aux portes de Tromsø. François Escard, l'un des proches du Prince raconte dans son livre «Le prince Roland Bonaparte en Laponie»:

Roland Bonaparte en costume lapon

Notre petite escouade scientifique était ainsi composée par le prince Roland, qui accomplît, par ce voyage, un projet depuis longtemps médité: le marquis de Villeneuve, son beau-frère, plus spécialement adonné aux sciences qui se rapportent à l'histoire; le Dr H. Ten-Kate, d'Amsterdam, récemment revenu d'une expédition d'études au milieu des Indiens de l'Amérique du Nord; enfin l'auteur de cet opuscule. M. Boëtius, jeune philologue de l'Université de Copenhague, servait d'interprète. Le photographe ordinaire du prince [G. Roche] et deux domestiques accompagnaient les explorateurs.

L'objectif de l'expédition était la connaissance aussi complète que possible des Lapons nomades ou sédentaires, répandus en Norvège depuis Tromsö jusqu'au confins du Finmark.

Le «prince Roland», comme l'appelle Escard, est le petit-fils d'un frère de Napoléon Bonaparte, veuf et richissime héritier de son épouse Marie Blanc en 1882. Il consacre sa fortune au financement de voyages scientifiques, dont celui qui l'emmène à Tromsø.

Il ne reste aujourd'hui que peu de traces du campement d'été lapon de Tromsdalen. Après la seconde guerre mondiale, les Lapons suédois n'ont pas eu le droit de revenir à leur campement d'été de Tromsdalen. Le livre publié par François Escard à la suite de l'expédition Bonaparte en Laponie n'est aujourd'hui accessible aux lecteurs intéressés qu'au musée lapon de Jokkmokk (Suède) et à la bibliothèque municipale de Hammerfest en Norvège.

C'est de ce livre que sont puisés les larges extraits suivants:

6 août – Nous voilà entrés dans le fjord de Tromsö à 10 heures 30. Le temps s'est éclairci à fond; le Jupiter a arboré sur nos têtes les pavillons de toutes les nations et le tricolore plus haut au faîte du grand mât; tout à coup leurs étoffes multicolores tombent comme inertes, on ne sent plus aucune brise ni aucun courant dans l'atmosphère, tant ce «Paris du Nord» s'est bénignement abrité au fond de son amphithéâtre de hautes montagnes, vêtues de neiges soyeuses; le navire se range parallèlement à la ville, face à l'ouest, regardant l'île qui porte Tromsö et la colline qui monte doucement derrière les grands magasins et les maisons en bois qui entourent le port. A droite et à gauche, elle descend en deux promontoires allongés; – quelques villas y sont disséminées dans la verdure, surtout sur la crête boisée; en face de Tromsö, à l'est, derrière nous, une autre rangée de collines vertes s'entrouvre en vallon vers le milieu de l'alignement qu'elles forment et laissent voir une haute cime plaquée de grandes nappes blanches; c'est le Tromsödal, où sont les deux campements lapons que le prince Roland veut étudier au double point de vue de l'ethnographie et de l'anthropologie.

En fait l'expédition Bonaparte ne s'intéresse guère qu'aux Lapons nomades éleveurs de rennes, au moins à Tromsø. Roland Bonaparte se sert de la carte ethnographique de Friis, qui répertorie avec une grande précision les familles norvégiennes, lapones et finnoises dans toute la Norvège du nord. En 1861, Friis dénombre 17 935 habitants dans la région de Tromsø qui se répartissent ainsi:

  Paroisse Norvégiens Finnois   Lapons   Total  
Skjærvö 1 328 858 1 620 3 806
Lyngen 551 819 1 566 2 936
Karlsö 1 590 50 914 2 554
Tromsö 2 920 38 0 2 958
Tromsösundet 2 237 0 231 2 468
Balsfjorden 2 553 122 538 3 213

A Karlsøy, la paroisse au nord de Tromsø, les Lapons représentent près de 40% de la population. A Lyngen, un fjord à l'est de Tromsø, les Norvégiens sont une petite minorité, et les Lapons forment presque les deux tiers de la population. L'historienne Astri Andresen recense pour sa part 172 familles lapones de Karesuando et 40 000 rennes dans le Troms en 1867. Ces Lapons nomades ne sont pas pris en compte par Friis, puisqu'ils sont officiellement suédois. Mais peu importe, les Lapons nomades ne sont qu'une minorité dans toute la Laponie, sauf à Kautokeino, mais Bonaparte n'y est pas allé.

    La vallée qui s'ouvre en face de Tromsö entre trois montagnes neigeuses, le Tromsödal, est notre première et très importante étape. Là campent, une partie de l'année, deux groupes de familles lapones, parties de Karasuendo, en Suède, il y a deux mois, avec leurs rennes, et près d'y retourner, dans quelques semaines, comme elles en sont venues, à petites journées. Faisant paître leurs rennes et pêchant dans les nombreux cours d'eau qui descendent des sommets environnants, elles s'abritent avec leurs ustensiles et leurs chiens dans des huttes bâties qui appartiennent aux deux plus fortunés d'entre leurs membres.
Lors de notre première visite, nous les rencontrâmes à un peu plus d'une demi-heure du rivage maritime, en amont; là est un de leurs campements, dans le petit pli que forment les basses montagnes; on y arrive, en prenant le chemin qui passe, par une courte allée de bouleaux et de sorbiers, devant le cimetière verdoyant de Tromsö, où sont inhumés aussi bien les Lapons nomades que les citoyens de la petite ville; plus loin, une gracieuse marine, arrondie par les eaux de la montagne tombant dans le Tromsösund, s'ouvre au pied de quelques fabriques; enfin, on enjambe un pont sur un de ces torrents, on entre dans un sentier, on saute de pierre en pierre deux ou trois autres eaux courantes, et, poussant un peu plus haut, on aperçoit l'étroite esplanade caillouteuse, où vit en passant la petite tribu. A une centaine de pas au delà de ces deux huttes, étaient parqués cinquante ou soixante rennes, ramenés le matin, des plateaux supérieurs. Prévenus sans doute de notre projet de visite par ceux d'entre eux que nous avions pu voir de près la veille dans les rues de Tromsö, où ils étaient venus faire des achats dans les boutiques ou pour vendre à quelques particuliers leurs peaux, bois et chair de rennes, les Lapons s'étaient hâtés d'augmenter l'attrait du tableau par la présence de ces précieuses bêtes. Aboiements prolongés de chiens à figure d'ours, de renard ou de loup, accueil bienveillant des maîtres, récompensé par une petite distribution de tabac, de cigarettes et même de cigares, tels furent nos premiers rapports avec les hommes; peu à peu, les femmes apparurent, et, quand tout le personnel parut au complet, le guide et l'interprète firent connaître le but de notre déplacement. Marché fut conclu au prix d'une demi-couronne par tête mensurée et photographiée; huit portraits et études, dont trois femmes, furent exécutés ce jour-là; puis le Prince nous invita à dévaliser les deux huttes, – argent comptant, cela va sans dire, – de tous les objets caractéristiques des usages et des mœurs de nos complaisants Lapons. Ces gîtes étaient formés d'un assemblage de perches et de plaques de terre gazonnée qui défie la description. Nous y pénétrons un à un, en deux séries d'invités, par une porte de 1m à 1,50m de haut, et finissons par distinguer des jambes et des chiens allongés pêle-mêle autour d'un foyer central, formé de quelques grosses pierres, et dont la fumée s'échappe difficilement par un trou supérieur. Quatre poteaux supportent le cadre de cette ouverture, au-dessus de laquelle reste suspendue à une poutrelle transversale la cafetière-chaudron ou la marmite de service pour le moment. A l'opposite des chiens et des pieds, les bustes des habitants s'appuient aux parois de la hutte parmi les cordages, les peaux et tout le matériel de la cuisine ou des industries domestiques. Chacun de nous fit des acquisitions selon son goût, et la collection s'accrut d'un couteau et d'une cuillère en bois de renne, de sacoches et d'autres bibelots intéressants. – L'un des plus curieux ne put être acquis: un berceau que nous vîmes suspendu à l'entrée de la seconde hutte, devant laquelle une jeune maman allaitait son bébé. Rien de plus gracieux que le balancement de ce petit meuble que le moindre mouvement de la main, et, semble-t-il, l'oscillation seule de notre planète semble suffire à mettre en danse.
    Pendant nos opérations anthropologiques et photographiques, les rennes étaient remontés à leur pâture en liberté.
    Nous étions partis tard de la ville; il fallait y retourner sans atteindre le second campement. Nous dîmes au revoir à nos hôtes en les considérant une fois encore dans leur cadre naturel, avec leurs costumes bariolés de rouge, de bleu, de jaune, de gris, mais, malheureusement pour eux et pour notre goût, bien malpropres.
    Le chemin qui conduit au campement le plus éloigné ne suit pas le fond de la vallée. Le 9 août, après avoir pris, comme la veille, la petite allée qui commence presque au village de Storstennœo, derrière une usine à huile de poisson, nous traversâmes une longue prairie, et, poussant la porte à claire-voie pratiquée dans la clôture qui sépare, à cette hauteur, les herbages d'avec les prés indivis, nous commençâmes à pénétrer, à mi-côte, sur la droite, dans un joli bois de bouleaux dont la petite ombre légère tombait sur le chemin. Les rares éclaircies étaient remplies de ces fraîches baies rouges qui croissent en bouquets au ras de la mousse, et quelques marguerites étoilaient le gazon où sautillaient deux ou trois ruisselets. A la rencontre d'un fort torrent, le bois perd son bel aspect de parc; il n'est plus qu'un taillis, sur l'autre rive, qu'il faut atteindre de roc en roc, et nous voilà en face du campement visité la veille. Le site nous apparaît tout entier, au bout d'un promontoire que forment au-dessous de nous deux torrents élargis en petites rivières escarpées. Un quart d'heure après, en amont, nous pouvons passer à gué ces eaux, ralenties plus haut par des coudes rocheux et nous retrouvons nos Lapons de la veille mêlés à ceux que nous devons étudier aujourd'hui. Cette journée du 9 août fut féconde. Hommes et femmes du second campement, quatorze Lapons, sont saisis sur le vif, de face et de profil; leurs lignes crâniennes sont mesurées, leur vision et leur force manuelle, analysées à l'aide d'instruments et de procédés nouveaux; comme la veille, nous conquérons, monnaie en main, maintes curiosités ethnographiques, un lasso, un collier pour atteler le renne, des boîtes en bouleau, une cuillère à pot de forme inattendue, une de ces ceintures de laine tissées par les femmes, et dont le dessin est si original.

Les magasins de Tromsö sont riches en fourrures de toutes sortes et en objets d'invention lapone ou destinés aux Lapons; le troisième jour après notre arrivée, nous courûmes en détail la ville, et, avant de repartir pour atteindre le Varanger-fjord, on put expédier à Saint-Cloud une caisse de produits destinés à la collection ethnographique du prince Roland et comprenant, entre autres choses, un costume complet lapon, des peaux d'oiseaux aquatiques, une peau de lièvre blanc et une peau de glouton.

Heraclea siberica

    J'aurais bien voulu pouvoir y joindre quelques pieds vivants de cette puissante Heraclea siberica aux caules si aromatiques, embaumant tous les jardins publics et particuliers de Tromsö; [...] – mais l'Orion fume dans le Tromsösund: il faut repartir cette nuit...


Références bibliographiques
  • Bonaparte, Roland. Les Lapons; article de quatre pages dans la revue La Nature, 1885. Numérisé par le Conservatoire Numérique des Arts et Métiers, Paris.
  • Delaporte, Yves. Le prince Roland Bonaparte en Laponie (1884). Numéro spécial de la revue L'ethnographie, Paris 1988. Le volume contient un article de 30 pages et plus de 120 photos de Lapons prises par l'expédition Bonaparte.
  • Escard, François. Le Prince Roland Bonaparte en Laponie – épisodes et tableaux. Paris, 1886.
  • Journal Tromsø Stiftstidende, éditions de jeudi 7 et dimanche 10 août 1884.
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Liens externes

  Roland Bonaparte photographe par Pierre-Jérôme Jehel

  Les Lapons, article paru dans La Nature en juillet 1885

  Carte ethnographique de Friis utilisée par Roland Bonaparte

© Texte: Claude Rouget (2004); Photo: Svein-Egil Haugen (heracleum)